Nos contre-ritournelles (Festiwahl26: vœux de saison)

C’est quoi, ce cirque ? ! Au cours de 2025, le « spectacle » cher aux dirigeant autoritaires de la planète, mais aussi aux grandes multinationales du « numérique », s’est déchaîné. Au point de faire parfois oublier qu’outre sa fonction de masquage de la réalité, notamment de rapports de force lourds, déséquilibrés, persécuteurs, au service d’une fuite en avant dans l’extractivisme et l’économie du superflu, ce spectacle était aussi celui des souffrances infligées et du sang versé « en direct » et que cela semble s’intensifier. Sur ce sujet, on peut écouter la « chronique du Grand Continent » dans la matinale de France culture du vendredi 9 janvier. En 2025, on fêtait le centenaire de la naissance de Gilles Deleuze : riche année de retour sur la production écrite et orale de ce philosophe, pour moi, année d’initiation. C’est ainsi que j’ai découvert, notamment, le livre coécrit par Deleuze et Guattari, « Mille plateaux », d’abord dans une mémorable série d’émissions de France Culture, (dont celle qui concernait la Ritournelle) avant de me faire offrir le bouquin et le lire à petites doses, comme un bon armagnac. La ritournelle, ces « tralalas » qui protègent, au sens où ils nous permettraient, par exemple, de résister au sentiment de perte, de chaos, et peut-être aussi face au « Spectacle » ? Voici ce qui inspire notamment mon « Festiwahl 26 », que voici, avec tous mes vœux de bonne année ! ( J’ ai offert un poème de nouvel-an, en janvier de chaque année, depuis 2009 ! Vous pouvez dans ce même blog retrouver le Festiwahl 25, ainsi que ma chronique sur l’espérance de fin 2024. Vous trouverez aussi un florilège de quelques-uns de ces vœux espiègles, ici) Deux mille millions de ritournelles pour Vingt-six 2026 pour prolonger le délire, si tard déjà cithare d’à vingt-six cordes (l’année sera donc thriller ésotérique) Elle sera! elle sera! 2026 : deux fois 1013 nombre premier, année rhizomiale, En 2026 la logique rhizomatique et celle des zygomatiques si ne divergent pas convergeront En 1013 année discrète, l’important s’est passé à l’abri des regards… (Hormis peut-être de l’Angleterre la conquête, par Sven barbe-fourchue, roi danois (qui pas longtemps n’en profita)! Petit Donald en voudrait-il encore à celui-là ?) Debord : Je préfère rester dans l’ombre, avec ces foules, plutôt que de consentir à les haranguer dans l’éclairage artificiel que manipulent leurs hypnotiseurs. [i] car Tout se fait en plein jour on n’ y voit que du feu Fumée de fumée[ii] la brume des sondages sur ce que nous voulons vraiment, nous enveloppe nos vœux de bonne année, dans leur simplicité ritournelle la lestent un peu Fumée de fumée smog d’encens, de cris légers, de signes… ritournelle de ritournelles : la galette (bien faite) les crêpes et les beignets, les œufs de Pâques, les araignées Laribono d’Halloween Blackie Friday et ses croquettes et le calendrier de l’Avent – en chocolat – la bûche force tranquille Dubon dubon dubonnet la gourmandise est un vilain défaut la roue des douceurs accélère quand trois poules vont au champ ramenant les desserts provençaux (ils sont treize ! en vingt-six : pourrai-je me servir deux fois de chacun d’eux ? ) Neige neige blanche voir enfin la France en grand mais pas les pruneaux try Jaja//nuary dry January à boire au tonneau tombe sur ma manche make America Gaga vers l’infini et au-delà sanglots (pas longs ni monotones) de la cithare Tout doux, les bœufs, swing low, sweet chariot de Dagobert … Majesté pas rasée, ou par hasard Roi bon dit-on. Il a bon goût, l’agneau français, il a bon dos, le cabillaud… Et Radio-Paris ment le petit Vladimir est attendu par ses parents le travail n’attend pas plaisir d’amour ne dure qu’un instant je sais ce qu’il faut faire je fais tout le contraire elles sont exquises ces cerises ! on attendra Godot sous le réverbère car il y fait plus clair (De tout ce bonheur, mais qu’allons-nous faire ?[iii] ) chagrin d’amour dure toute la vie … Tout se fait en plein jour on n’ y voit que du feu et voici l’équivoque : brume spirale des mots nous encapsule au milieu du chaos protège (un peu) nos neurones du simulacre cru de notre noire bile d’impuissance Le petit Donald est attendu à la station de pompage les petits Javier et Elon sont attendus à la quincaillerie (est-ce la mort du p’tit Téfal ?) le petit Nicolas Dantès-Dreyfus-Latude, dit Masque-de-Fer est attendu au parloir le petit Emmanuel est attendu sur le mirador le petit Vincent B est attendu au kiosque 26 le petit Vladimir, le petit Narendra, le petit Jinping, la petite Georgia, le petit Bruno R, la petite Marine L, le petit Jay-Di V., le petit Jordan B. etc… sont attendus, dans la tourelle du tank, dans la salle des coffres dans le jardin d’hiver au point de non-retour sur le palier des ascenseurs dans le fauteuil du coiffeur chez le marchand de glace au cabinet de décuriosité Onze, douze, treize, Marie-Thérèse où allez-vous ?[iv] C’est quoi, ce cirque ? Et que font-ils, à la station de pompage, à la quincaillerie, au parloir, sur le mirador au kiosque 26, dans la tourelle du tank, dans la salle des coffres, dans le jardin d’hiver, au point de non-retour, sur le palier des ascenseurs, dans le fauteuil du coiffeur, chez le marchand de glace au cabinet de décuriosité? Ne me dis pas qu’ils y complotent avec leurs potes ? (Houlà, j’aurais dit ça, moi ?) Et comment le complot, est-il soluble dans la fanfare ? (il y a plus de 26 couches, répondras-tu à la réalité sociale) Debord : le spectacle se soumet les hommes vivants dans la mesure où l’économie les a totalement soumis[v] (Regarde de tous tes yeux, regarde ![vi] Tout se fait en plein jour, on n’y voit que du feu) Le petit Donald est attendu à la station de pompage Il a choisi : à tant qu’à feindre acheter la paix sociale autant y employer les ressources des autres (le temps béni des colonies n’est pas fini) Le multilatéralisme c’est fini place entière aux zones d’influence
Émeline Houël: Le poème, comme il vient

Le texte suivant est issu des notes de préparation de la rencontre du 27 septembre 2025 à la médiathèque Verlaine de Metz, à l’invitation de Vincent Wahl et Alain Helissen, de l’association Partage Poésie. Ces notes, réfléchies au regard de l’introduction préparée par Vincent Wahl, ont été enrichies a posteriori pour cette publication : références, lectures, inspirations, évènements, citations ou extraits de poèmes inédits, compléments suite aux échanges tenus lors de la rencontre. Ce texte salue également celles et ceux qui contribuent à faire naitre et vivre ces poèmes… Toute ma gratitude également l’équipe de la médiathèque, notamment Audrey Schillaci pour son accueil si chaleureux.. Émeline Houël, 31 décembre 2025 Hanna Ancé, 27/09/25, croquis pris sur le vif Comment la poésie ? Écrire, c’est d’abord lire. Se nourrir d’une infinité de voix, d’une infinité d’histoires singulières, d’une infinité de rythmes, de cultures, de rêves. Les laisser entrer à l’intérieur de soi, les laisser mûrir en confidence / En sourdine en calme / Secret. Les laisser sédimenter, fossiliser. Construire un sol. Pour pouvoir retrouver plus tard dans ce sol des trésors d’ambre clair parmi les ombres écloses. Des mots cachés. Et un jour les poèmes arrivent. Arrivent sans prévenir, arrivent comme une respiration – naturels, instinctifs, nécessaires. Les mots arrivent comme des oiseaux migrateurs. Ils nidifient, les poèmes éclosent. Les poèmes : vus peut-être aussi comme des végétaux en croissance. Des graines de mots, tombées sur le terreau de l’existence, l’humus fertile formé par les lectures, les rencontres, les expériences, les sensations, et puis tout cela qui composte, et crée les conditions favorables pour qu’un jour germent les poèmes, pour révéler dans un bourgeon / une corolle / les anciens secrets semés. Écrire c’est d’abord entendre – le chant d’un instant, d’un lieu, d’une émotion. Se rendre disponible : garder la peau l’œil et le cœur éveillés / attentifs aux détails et au sens du courant. Les mots passent comme un parfum dans l’air. Il faut les saisir au vol, les écouter de l’intérieur. Refuges et fragments de marche (extrait) Je nicherai en bonne entente Avec le vent – il soufflera dans mes cheveux A travers mes doigts des mots frais Voyageurs et chantants Pour de nouveaux poèmes Hanna Ancé 27/09/25 Croquis pris sur le vif Une phrase qui se construit, des sons, des rythmes. Dessiller les yeux et l’esprit, l’oreille, et ensuite la main[1]. A l’origine des poèmes, des instantanés, des spontanéités. Des photographies sensibles. Ensuite il faudra tisser le chant / Le fil d’une phrase qui soyeusement s’étire. Trouver au-delà des mots la fluidité. Et de là le poème. Comme pour la migration, la germination – reconnaître aussi dans la pensée de l’écriture quelque chose d’une condition de survie. Parce qu’on ne peut que cela. Ne pouvoir donner / Que chair et âme / Orage feu cendres soyeuses / Aube et crépuscule. Écrire comme une impérieuse nécessité. Une impérieuse et sauvage nécessité. Enfin ! Que vienne le poème / Laisser couler la folie / Douce dans les veines. Le sauvage – comme une résonance aussi, où l’on peut entendre la wilderness de la nature sauvage, mais aussi la wilderness de l’écrivain.e : But Light a newer Wilderness / My Wilderness has made[2]. Alors intervient peut-être là aussi une forme de beauté, vitale : naturelle, instinctive, nécessaire, plus qu’esthétique – dans un premier temps au moins : […] les plantes et moi nous sommes levées […] dans un même élan vers le soleil qui jaillissait en face, et j’ai pensé, peut-être qu’on écrit des livres […] pour cet état d’éternel printemps[3]. Écrire c’est un mouvement : A l’extérieur c’est la peau / A l’intérieur – un élan. Une impérieuse, une joyeuse, nécessité. Enluminament Le poème est aussi peut-être une lisière, une frontière, telle que l’endroit où les mondes se touchent inlassablement […] le lieu de l’oscillation constante : d’un espace à l’autre, d’une sensibilité à l’autre, d’une vision du monde à l’autre[4]. Le poème comme lieu de perméabilité, de porosité. Porosité entre soi et le monde, les mondes, porosité entre soi et les autres. La peau comme une frontière pour être exactement / A la forme du monde. Le poème comme un nouveau territoire, un lieu de rencontre. Un espace de liens. Une altérité. Parmi les lectures de cette rencontre, des poèmes publiés en revues[5], et qui composent un recueil en gestation : Enluminament – l’illumination. Cette lumière me nourrit. A la source : les premiers poèmes comme des surgissements, et la reconnaissance, l’acceptation – l’autorisation, presque – de l’écriture. A la source, les premiers poèmes, révélés, et l’envie de raconter des histoires par des mouvements créatifs complémentaires. Faire dialoguer différents moyens d’expression artistique, différents langages, pour éveiller les sens et l’imagination[6]. Et ensuite, l’écriture, encore. Au cœur de ces échanges également : le rêve, la transfiguration, des rivières d’Amérique du Nord qui deviennent mangroves d’Amérique du Sud, des forêts des Vosges qui se lisent sous les neiges québécoises. Les poèmes s’échappent : après les oiseaux migrateurs, les chevaux sauvages ? Mustang (extrait) Et imprévue la rivière Interrompt le paysage L’horizon ample s’épanche La plaine s’ouvre Immense L’eau s’étale, sauvage et calme Imperturbable – et Là est son domaine Elle murmure une histoire ancienne – et profonde Berges et flots mêlés Et les oiseaux aux pattes plantées dans la vase Et les arbres aux racines plongées dans le courant Chantent, et transmettent, branche à branche Plume à plume Son récit et son âme – magicienne Au flux immuable – Présente et forte Comment faire vivre un poème ? En l’offrant à d’autres regards. Ce qui est beau dans l’écriture, c’est le don. Écrire pour donner à la lecture, à l’écoute, à l’interprétation, à l’appropriation. Laisser le poème vivre sa vie propre, devenir autre. Devenir, entre les mains, sous les yeux, dans les oreilles, une nouvelle histoire singulière, mille nouvelles histoires singulières. La conteuse Comment faire naître un poème ? En écoutant les anciennes sagesses, en écoutant des histoires. En se laissant prendre au jeu, un jeu d’enfant plus sérieux qu’il n’y parait. En échangeant, encore. A la source du poème, des
Émeline Houël, une forêt de poèmes

Samedi en poésie du 27 septembre 2025, organisé par la Médiathèque Verlaine et l’Association Partage-Poésie Alain Helissen, Vincent Wahl et l’équipe de la médiathèque Verlaine accueillaient Emeline Houël, dans le cadre des Samedi en poésie, rencontres périodiques avec des poètes contemporains. Hanna Ancé, 27/09/26, croquis sur le vif, en cours de séance Émeline inaugurait une nouvelle formule des Samedi en poésie, dans laquelle l’invitée est une poétesse, un poète, publié(e) pour la première fois. Il s’agit en l’occurrence du recueil Cheminer sur la terre, paru en 2024 aux éditions Henry, comme lauréat du Prix des Trouvères des lycéens. Cette parution a été précédée de publications en revue, et d’œuvres en dialogues avec des artistes. Émeline Houël a bien voulu confier à ce blog les notes de sa présentation, retravaillées, enrichies de références et de liens qui ouvrent largement sur ces échanges. On pourra ainsi lire l’introduction qu’elle fait elle-même à sa poésie, dans l’article suivant. En préparant, avec elle, la rencontre, en lisant ses textes, et en l’écoutant lors de la séance du 27 septembre, j’ai été frappé par l’empreinte de ses lieux, de ses forêts, sur la vision du monde, dont son écriture découle. Il faut donc évoquer ses terrains : les Pyrénées-Orientales, où elle vit maintenant, et l’extraordinaire forêt ancienne de la Massane ; la Guyane, où elle a passé 18 années, ses fleuves, sa forêt amazonienne, les forêts vosgiennes de son enfance, et la forêt boréale à laquelle des voyages la relient. Hanna Ancé, 27/09/25 croquis sur le vif Ce tour de propriétaire renvoie à sa profession : Émeline est ingénieure de recherche, spécialisée en chimie de l’environnement. Ce qui l’intéresse, m’a-t-elle raconté, c’est par exemple, d’essayer de comprendre comment la chimie des tissus d’un arbre va varier en fonction de l’histoire de ce même arbre, ou comment le paysage chimique du sol change en fonction des caractéristiques de la forêt. C’est donc une chimiste en dialogue, avec les gestionnaires et les prospecteurs de la forêt, capables de lui raconter son histoire, avec des arboristes-grimpeurs[1] qui lui décrivent sa morphologie, d’étage en étage. En dialogue aussi avec des biologistes, des écologues, des ethnobotanistes, au sein de ces projets pluridisciplinaires qu’exige l’étude des milieux naturels. Indisciplinaire aussi, quand elle se rend en forêt pour juste y être, y randonner, par besoin de respirer… jusqu’à parachever la transformation. Et un jour, peut-être, mieux qu’elle aussi grimpeuse d’arbres, activité qu’elle pratique déjà dans le cadre professionnel, devenir, sans autre intention, liane grimpante? Émeline est aussi une scientifique en dialogue avec les arts, une artiste en dialogue avec la science, avec d’autres artistes, souvent scientifiques elles, ou eux-mêmes. Elle s’éprouve enfin particulièrement concernée par la tâche de transmettre la science au public, lui permettre de s’approprier ses résultats, bien sûr, mais aussi se figurer son travail quotidien, jusqu’au vocabulaire spécialisé, pas si abscons, pas si dénué de poésie. Émeline a donc entrepris d’expérimenter quelle puissance d’expression, de facilitation pourrait avoir la poésie dans ce partage. Car poésie et recherche scientifique cheminent ensemble. On attendrait peut-être ici le lieu commun des « deux jambes », qui permettent la progression ! Mais c’est la métaphore du quadrumane, ou même d’un être pourvu d’encore davantage de pieds, de mains, d’organes de perception, etc. qui me vient à l’esprit. Lorsqu’on l’interroge sur la manière dont elle a commencé à écrire, on le lira dans l’article suivant, Émeline parle d’abord de sa pratique compulsive de la lecture, de son goût pour les contes, les écouter, les raconter à son tour… et un jour, dit-elle, les poèmes sont arrivés. Comme des animaux migrateurs, peut-être… Des poèmes comme des instantanés d’émotion, dit-elle, venus sans projet ni organisation. Comment vit-on avec cela, et comment les pièces du puzzle (c’est son image à elle) finissent elles par s’imbriquer ? A lire Cheminer sur la terre, j’ai eu une impression de grande fluidité, de simplicité. Une poésie de la perception, de l’émerveillement, mais dans laquelle apparaissent très souvent des notions de reprise, de retour, de retrouvailles, mais aussi d’allégement, d’éclosion … Dans un frémissement (dit-elle) se sentir accueilli/retrouver une âme) Et aussi J’ai mon couteau, et de quoi garder la mémoire des instants Ou encore cette invitation à retrouver (notre) corps animal, invitation à l’écoute, à l’attention, à la relation. Je vous laisse la lire, je ne doute pas que vous soyez touchés. Dans l’article suivant elle nous conte son entrée dans l’écriture, comment le poème est venu. Dans un article à paraitre sur ce même blog dans les semaines suivantes, elle expliquera comment elle vit, en elle-même, et avec ses partenaires, artistes, scientifiques, public des actions de médiation scientifique, les interactions entre l’attention au vivant, la science, et la poésie, les synergies entre le sensible et l’analytique. Vincent Wahl [1] Pour un éclairage sur cette activité, on pourra consulter les articles correspondant aux liens suivants : https://www.valentine-arboriste.com/grimpe-scientifique https://www.petzl.com/FR/fr/Professionnel/Actu/2023-7-9/EnQuete-d-Arbres—former-des-scientifiques-au-Congo
De la Bible au Poème – anthologie de la poésie biblique francophone

Notre époque s’est éloignée des grands récits et ne pensera pas spontanément à la Bible comme à une source majeure d’inspiration pour écrivains et penseurs de tout poil. Pourtant, la référence aux textes bibliques est bien un des courants souterrains qui nous irrigue , c’est ce qu’illustre l’anthologie composée par le pasteur Philippe François (De la Bible au poème, Editions Labor&Fides, Genève, Octobre 2025, 480 pages). J’ai la chance d’y compter deux de mes propres poèmes, et un de ceux de ma mère, ce qui m’a incité à l’acheter à parution. J’aurais pu me contenter de ce geste narcissique, qu’on veuille bien me le pardonner, mais depuis, je musarde avec plaisir et curiosité dans cette étonnante caverne d’Ali Baba. Selon la présentation de l’éditeur, l’anthologie rassemble des autrices et des auteurs au-delà du prisme de la confession, dans une hétéroclicité de voix, des plus contemporaines (Sylvie Germain, MC Solaar) aux plus anciennes (Clément Marot), des plus pieuses (Paul Claudel) aux plus insolentes (Charles Baudelaire). C’est précisément cette diversité de ressources qui me fascine. Amateur, moi-même, du texte biblique, ce ne sont pas vraiment les paraphrases ou les échos directs que je viens y chercher. Mais j’y ai trouvé des pièces étonnantes, provenant souvent d’auteurs qu’on ne s’attend pas à trouver là. C’est le cas de Guy Goffette, parlant de la pomme d’Eve et d’Adam, qui continue à rouler son petit bonhomme de chemin après la chute (p 54). Ou, extraite du roman La Disparition, de Georges Perec une réécriture du Booz endormi d’Hugo, devenu Booz Assoupi, les deux textes figurant en vis-à-vis ( pp 132 à 139) ou encore, pêle-mêle, des appropriations de psaumes par Jean Jaurès (p 162), Jules Verne (p 163) et Benjamin Fondane, lequel rebondit magnifiquement sur le psaume 137, pour son Mal des fantômes. Début du Psaume 137 : Sur les bords des fleuves de Babylone, Nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion. Aux saules de la contrée Nous avions suspendu nos harpes… on se souvient du magnifique spiritual qui reprend ces paroles. Sous la plume de Fondane, cela devient Quelle musique peut guérir/ le cœur captif, le mal de ce fantôme/las de toujours renaître, pour périr ? On y trouvera aussi (je suis loin d’avoir fait le tour) une élégie pour la reine de Saba (p 216), qui est aussi un écho au Cantique des cantiques par Léopold Sedar Senghor, un conte d’Edmond Rostand, à contextualiser, sur le roi mage Balthazar qui retrouve l’étoile de la nativité au fond du seau servant à abreuver les chameaux, ou une sentence définitive de René Char (à contextualiser également) : l’adoration des bergers n’est plus utile à la planète. On y rencontrera une parodie métropolitaine du Notre Père par Hervé Le Tellier, ou, sur le même thème, une complainte de Jules Laforgue. On y retrouvera avec joie le très grand et trop méconnu poète Jean-Paul de Dadelsen, comme aussi Cendrars, Gainsbourg, Desnos, bien d’autres encore. Philippe François explique son projet comme le couplage d’une anthologie et d’une contre-anthologie, qui fait cohabiter des textes connus et des textes rares, lyriques et minimalistes, issus d’auteurs importants (… ) ou méconnus ou aux frontières du genre poétiques, certains croyants, d’autres agnostiques, ou parfois carrément hostiles. (Introduction à De la Bible au poème, p 24) Philippe François est de ce point de vue, un récidiviste ; il a déjà signé aux mêmes éditions Labor & Fides une Anthologie protestante de la poésie française, dans laquelle il s’agissait, non pas de construire une anthologie de la poésie protestante française, mais à collecter des textes (…) d’auteurs certes d’origine protestante (…) mais aussi de poètes résolument anti-protestants (…) ou encore d’auteurs ayant écrit sur l’origine du protestantisme (p. 17). Frédéric Boyer, auteur de la préface, insiste sur la nécessité d’une réinterprétation toujours à reprendre des textes biblique, et note : Chaque poète ici, dans cette anthologie, témoigne de l’appel à dire les Ecritures dans son existence et sa parole – appel sans lequel la lettre tue, parce que la lettre meurt si elle n’est pas entendue comme poème neuf, y compris dans la paraphrase, la glose, le détournement ou la dérision parfois. Si j’ai pu contribuer un petit peu à cela, j’en suis heureux. Mais ce que je sais, c’est que les textes bibliques m’imprègnent, chuchotent en moi. Essayant de répondre à la sollicitation de Philippe François, j’ai pris conscience de la récurrence des allusions ou citations, souvent très courtes, mais essentielles, de la fréquence des rebonds qu’elles me permettent. Ce site étant dédié à la présentation de mon travail, j’ose proposer ici une partie de la compilation que j’avais faite alors. Elle témoigne de ces résurgences, et dit mon attachement.
30 septembre 2025 – Solidarité avec Gaza

Avec de nombreux autres poètes, éditeurs, traducteurs , j ’ai signé, et ici, je relaie une tribune, intitulée Gaza nous sommes solidaires Vers la tribune dans la revue en ligne Diakritik Je l’ai fait, car profondément touché, blessé, en colère, par le sort fait aux palestiniens, individuellement et en tant que peuple, surtout à Gaza, mais aussi de plus en plus en Cisjordanie. Ce sort est insupportable, bafoue toute idée de justice, un des fondements de l’humanité. Je n’oublie pas cependant d’être prudent vis-à-vis de positions générales qui se multiplient, d’explications simplistes, et je refuse le « campisme », à la suite du tract Gallimard publié par Eva Illouz sur le 8 novembre, dont on trouvera ici une courte recension de Benoit Recco. Avec Eva Illouz, je suis convaincu que « […] nous avons besoin d’une attitude analytique et d’une fraternité ample » Surtout, je suis et reste convaincu que choisir la solidarité avec le peuple palestinien attaqué dans ses vies et les fondements de son vivre ensemble, c’est répondre aux valeurs portées pendant des millénaires par les juifs, dans leurs identités et contextes multiples, et qui sont actuellement trahies par une logique étatique exacerbée, et un gouvernement d’extrême droite sans scrupules. Je crois que tout ce que le judaïsme a porté et porte encore, un humanisme créateur, une culture foisonnante, une religion d’amour, est profondément du côté de l’empathie avec ceux qui souffrent, et du côté de la justice. En Israël même, de nombreux opposants et objecteurs de conscience à la politique de violence et de domination en témoignent au quotidien. Dimanche 28 septembre, j’écoutais sur France-Culture l’émission Talmudiques qui, pour les fêtes de la nouvelle année juive, donnait la parole au rabbin Delphine Horvilleur. Je retrouve dans son message, basé sur une exégèse biblique passionnante, l’expression de ces valeurs universelles, et bien plus encore . Il s’agit notamment du conflit entre les deux femmes d’Abraham, Sarah, mère d’Isaac, « la légitime » et Agar, mère d’Ismaël, « l’étrangère », qui fait ressortir à quel point cette tension est au cœur de l’expérience, de la fécondité juive. Pour écouter Talmudiques du 28 septembre 2025 avec Delphine Horvilleur Delphine Horvilleur rappelle aussi l’importance de la parole prophétique, qui associe critique et consolation. Elle explique que le prophète est l’inverse de la pierre, au sens notamment des cœurs de pierre, solidifiés par leur certitude, et que la parole prophétique doit casser, dépétrifier, pour y remettre de la vie et du souffle …
13 septembre 2025 – Post scriptum à La Dette, la mémoire, le Sacrifice

Le Forum de Regards protestants relaie un passionnant ITW de l’économiste Jean Pisani-Ferry: De quoi est-ce la fin ? publié le 9 septembre sur le site du « Grand continent » C’est dans la même de ses riches sélections hebdomadaires, qu’ il annonce la publication sur son site de mon article du 7 septembre La Dette, la mémoire, le sacrifice, et je suis heureux de la coincidence ! Jean Pisani-Ferry, longtemps soutien d’Emmanuel Macron, ne peut être soupçonné d’être un agitateur d’extrême gauche. Voici cependant ce qu’il écrit : Il ne suffit pas d’identifier des gains et de supposer qu’ils seront redistribués. Ce qu’il faut, c’est apprécier, politique par politique, quels sont les gagnants et les perdants et déterminer concrètement par quels outils, fiscaux, budgétaires, ou industriels, les gains seront transférés des premiers aux seconds. C’est le seul moyen d’éviter que ceux qui se savent perdants bloquent des mutations collectivement indispensables. De surcroît, le trait marquant des mutations actuelles est que contrairement à celles des trois dernières décennies, elles ne nous promettent pas de gains collectifs. Nous faisons face à une série de jeux à somme nulle ou même négative. (…) C’est pourquoi l’équité doit être au premier rang des priorités de l’action publique. Qu’il s’agisse d’ouverture économique, de réformes européennes ou de transition écologique, ma conviction est que les transformations ne se font pas si l’équité n’en est pas une composante première. C’est vrai en matière de répartition des gains. Cela l’est plus encore en matière de partage des sacrifices. Pour retrouver l’intégralité de l’ entretien avec Jean Pisani-Ferry L’équité, non pas abordée par le côté de l’éthique, mais par l’efficacité.. C’est aussi, à propos des luttes pour le climat, le propos du philosophe Pierre Charbonnier: Ecouter Pierre Charbonnier, l’invité des Matins de France-Cuture du mardi 23 septembre 2025 L’enjeu central, dit il, réside dans la capacité à faire « sortir de la dépendance fossile des gens pour qui cette dépendance est réelle, pas idéologique : se chauffer, se déplacer, manger ». Comment, dès lors, organiser une « coalition climat », portée par « un groupe social pivot qui va être à la fois au cœur de la démocratie, de la stabilité et le vecteur de la décarbonation« ? On n’a pas fini d’en parler!
7 septembre 2025 – La Dette, la mémoire, le Sacrifice

Quoi qu’il arrive le 8 septembre, il serait bon de nous souvenir des jours précédents, quand la rhétorique du Sieur Bayrou, Premier ministre de la France mobilisait ensemble Dette et Sacrifice! Devant cela, dérouler les volutes des mille et un retours de la Dette, comme récit anxiogène, puissant dissolvant du contrat social. Sacrifice … A peine nommé Premier ministre, François Bayrou faisait savoir que la réduction de la dette nationale ferait partie de ses premières priorités. Huit mois après, ayant présenté un plan « d’économies » sans précédent, après avoir aussi montré par ses actes ou par ses omissions qu’il était peu sensible aux enjeux sociaux, et encore moins écologiques, il dramatise l’enjeu des déficits publics et de la dette, dans une démarche quasi sacrificielle qui pourrait déboucher sur la chute annoncée du gouvernement, le 8 septembre. Après moi, le déluge, dit Bayrou. Non pour signifier qu’il s’en fiche… mais que si son avertissement sur la dette n’est pas entendu, il se lave les mains du reste. Rien d’autre n’est grave, rien ne sera plus grave … A vous, mauvaise troupe, de vous mettre en route, buter sur les pierres aigues du chemin, vous repentir… ça tourne en rond … Depuis plus de trente ans, les déficits et la dette qui contribue tant bien que mal à les combler, reviennent périodiquement sur le devant de la scène. Quoi d’étonnant ? La mondialisation financière et économique exerce une pression toujours plus forte sur les politiques publiques, notamment sociales et écologiques. La mutualisation par l’impôt qui l’a longtemps financée est en ligne de mire. On baisse les impôts, on soutient les entreprises pour essayer de résister au dumping social et écologique de la mondialisation … on s’endette. Mais pour pouvoir s’endetter il faut donner des gages aux marchés des capitaux, et aux agences de notation qui sont, en quelque sorte, leurs porte-paroles, et qui veulent qu’on rabote les politiques sociales … La question de diminuer la dette fait partie de cette boucle récursive: il s’agit d’avoir moins d’emprunts en cours pour mieux et davantage emprunter… Il faut noter au passage que les catégories sociales qui bénéficient le plus des réductions d’impôt sont aussi celles qui souscrivent aux émissions des dettes publiques… double bénéfice… Que d’histoires … Elle a une longue histoire, la dette, et de nombreux visages. Elle est celle qu’on promeut ou qu’on vilipende. Elle est un des ressorts les plus puissants pour tenir les individus. Elle est aussi la forme la plus courante, la plus répandue, de la monnaie, ayant supplanté les espèces depuis longtemps. Il y a celle des individus ou des familles, il y a celle des Etats, avec de fausses analogies, toujours actives, entre l’une et l’autre. Un des derniers avatars de celles-ci, ce mot du président Macron, à la une du JDD du 24 août : « Après avoir beaucoup dépensé, il faut économiser » Il y a là un « nous » implicite dans lequel nous sommes tous confondus : en d’autres termes quand « nous » aurons largement soutenu certaines entreprises par des baisses fiscales, de cotisations sociales, etc… ce sera à « nous » de nous serrer la ceinture, « nous » les chômeurs à travers une indemnisation plus chiche, « nous », les malades en acceptant d’être moins bien soignés ou de payer plus pour les mêmes soins (sommes « nous » tous égaux devant cette perspective ?) , « nous » les infirmières et aides-soignantes, « nous » les médecins, en travaillant encore plus jusqu’au burn-out, « nous » les élèves et professeurs de l’enseignement public, « nous » les habitants, qui pâtissons de plus en plus de l’insuffisance des politiques climatiques, etc. Cabotins, baratins, t’en souviens-tu ? C’est là que nous devrions nous souvenir, pour résister. Les arguments, les images changent. ça a été l’appel à se mettre à la place des générations futures. ça a été le rapport Pébereau, en 2005, autre épisode de dramatisation et de culpabilisation. ça a été les portugais, les grecs désespérés jusqu’à l’exil ou au suicide, montrés du doigt, leur pays mis en coupe réglée. Tous ces avatars de la culpabilisation, des appels au courage collectif, etc… correspondent tous à un même ressort : masquer les déplacements de curseur entre les intérêts des rentiers.. et de tous les autres (à travers le rôle social et écologique de l’Etat, et la place respective, dans son financement, de l’impôt et de l’emprunt), ou pire encore, nier l’existence du curseur … Curseur à ajuster, compromis … impossible ? TINA, me voici, susurre Bayrou sur son bûcher ! There is no alternative alors qu’il avait promis justement, de redonner sa place à la discussion et au compromis (et j’y ai cru un peu avant de voir resurgir le spectre du discours sur la Dette). Nous souvenir de la Dette, opposer à l’aria funeste du sacrifice, la ritournelle des mille éclats de ses avatars. Des interprétations, comme, par exemple, celles de David Graeber – La dette : 5000 ans d’histoire, de Wilhem Streeck – Du temps acheté, recensé par Nicolas Delalande , de Peter Sloterdijk, de Benjamin Lemoine, et de bien d’autres. Des histoires de ses héros et anti-héros, comme Jean Calvin, Jérôme Kerviel, Michel Pébereau, Paul-Loup Sulitzer, Yanis Varouflakis, lady Maggie Thatcher, les petits dealers de Cleveland, etc… Participer à les sauver tous de l’ oubli. Voilà l’un des projets de mon livre Par où Or (ne) ment, sous la forme ludique, poétique, rigoureuse, qui nous donnera des armes, qui nous fera du bien ! Le marc des comptes, l’équilibre du café Car enfin, sérieusement, notre avenir est-il tout entier dans l’équilibre des comptes ? Rappelons « nous », entre autres fantômes : Juin 2024 des émeutes dues à des jeunes, des très jeunes venant des banlieues désolent la France. Nahel a été tué par un policier. La colère des relégués explose. Des écoles, des bibliothèques, fragiles passerelles vers l’inclusion, sont incendiées par les manifestants. Six mois après, le 25 janvier 2024, on annonce la suppression de 5000 emplois d’adultes-relai – nouvel épisode du démantèlement des politiques de
Paris noir : merveilleuse découverte

Exposition Paris-noir au centre Pompidou Paris L’exposition Paris noir se tenait au Centre Pompidou, à Paris, jusqu’au 30 juin. Quel est le sens d’une réaction au 9 juillet, alors qu’elle a fermé ses portes ? C’est qu’il s’agit d’un événement sans précédent, et que des ressources restent accessibles sur le site du Centre, comme la page de l’événement, qui présente quelques photos dans une (hélas) trop courte bande annonce une interview avec une des commissaires de l’exposition, Alicia Knock sur d’autres médias, comme cette interview réalisée par Anne Lafont sur AOC media qui montre toute l’importance, en termes d’histoire de l’art mais également par sa portée politique, de cet événement. Enfin, deux expositions organisées en écho dans des galeries de la capitale sont encore ouvertes : Terrence Musekiwa, jusqu’au 24 juillet 2025 à la galerie Eric Dupont Et pour deux jours seulement, Alison Saar, jusqu’au 11 juillet 2025 à la galerie Lelong J’ai donc visité trois fois cette exposition, tant elle était riche, tant elle révélait un monde inconnu pour moi. Un feu d’artifice de motifs, de couleurs, de styles, des rencontres en écheveau entre artistes africains, nord-américains, des caraïbes, etc. Beaucoup de gravité, beaucoup de joie. On espère d’autres expositions de cet ampleur!
9 juillet 2025: une rencontre avec Julien Boutonnier

Julien Boutonnier au Samedi en poésie de la médiathèque Verlaine (Metz) Le 24 mai 2025, à la médiathèque Verlaine de Metz, l’équipe de « Samedi en poésie » (Virginie Muller, de la médiathèque, Alain Helissen et Vincent Wahl, complices au sein de l’association Partage-poésie), accueillaient Julien Boutonnier (voir sur MissMedia en suivant ce lien). Julien Boutonnier est l’auteur, en dix ans de publication, d’ une œuvre foisonnante, large et forte. Une poésie d’apparence parfois élégiaque, dialoguante, sensible aux gestes infimes comme aux modulations d’ambiance, aux instants ordinaires. Mais aussi, une poésie puissante, reposant sur des dispositifs complexes, bâtisseurs d’une réalité nouvelle, ainsi que des styles diversifiés, savamment agencés, parfois en funambule, survolant l’indicible. De lui, deux livres étonnants, monumentaux: M.E.R.E. Rêverie Auschwitz, et Les os rêvent , sont parus en 2025 et 2022 aux éditions Dernier télégramme. Ces deux livres ont été précédés par plusieurs autres, devenus malheureusement introuvables. De l’un à l’autre… Dans Les os rêvent, Julien se laisse découvrir comme une sorte de Jules Verne steam-punk de la géographie du langage, d’Indiana Jones, sans flèches empoisonnées, sans herse, mais non moins labyrinthique, non moins en quête du mystère. A la lecture de M.E.R.E Rêverie-Auschwitz, on prend conscience du fait que Les os rêvent ont joué le rôle d’une forge, où Julien a fabriqué les outils dont il avait besoin. Lire ma note de lecture de M.E.R.E Rêverie Auschwitz sur Poesibao Dans Rêve fait loi, le texte suivant du blog, Julien revient aux rapports de sa poésie avec le deuil et le trauma. Voici quelques autres dimensions de cette poésie, multiforme, par les thèmes abordés, les styles, les ressources graphiques, les architectures variées qu’elle mobilise. C’est aussi une poésie d’allégories, construites pas à pas, avec les matériaux que fournissent l’interprétation des rêves de son auteur. Le rôle essentiel du rêve dans sa démarche, Julien nous en parle dans le texte qui suit, intitulé justement « Rêve fait loi » On pourrait présenter Julien comme un poète de l’amour, à l’érotisme sensible. Un poète de l’attention aux gestes infimes, à la moindre des attitudes de l’être aimé… Mais les morts, comme des commensaux, ne sont jamais loin. On pourrait parler enfin d’une poésie du corps, dans son tout et ses morceaux, ses membres, ses organes, sa souffrance, sa jouissance, sa peur, son rapport au langage qui « bâtit la peau », aux secrétions, sang, sueur, sperme, salive, lait et larmes. Julien nous fait voir le corps de l’intérieur : les veines « qui s’envasent », les yeux qui ne voient plus mais sont vus, les orifices, le foie qui filtre des images insoutenables et les fait tomber dans des lignes du récit, la main qui ferme son œil, le visage gazeux, l’autochirurgie, dans Les os rêvent, pour échanger des organes avec les rêves… Des mots du corps, Julien n’a pas peur. C’est parfois un peu cru, ce n’est jamais gratuit.
Rêve fait Loi! Julien Boutonnier présente son travail poétique, le 24 mai 2025 …

Le texte ci-dessous reprend les notes préparatoires de Julien Boutonnier à sa lecture publique du 24 mai 2025 à la médiathèque Verlaine, qu’il a bien voulu me confier pour ce blog. L’adaptation en vue d’une publication écrite est due à Julien Boutonnier lui-même. Rêve fait loi Julien Boutonnier, 24 mai 2025 Il peut paraître pratique d’identifier un auteur selon une thématique qui traverse son œuvre. On croit comprendre de quoi il est question. Néanmoins, il est important de garder en tête qu’un poème, qu’un texte littéraire peut être défini par son équivocité : on n’en vient pas à bout par l’explication. Je peux me présenter, par exemple, comme poète du deuil. Cela permet de situer le sujet que j’aborde. Toutefois, cela ne dit rien de l’écriture. Aussi, je préfère, par exemple, parler du deuil comme poème. Le deuil est un processus qui engage un travail poétique. Le deuil est l’occasion du poème. Disons que, pour moi, le poème entre dans ma vie avec la mort d’une mère. Disons que l’expression écrite du poème, sa nécessité, commence par un rêve. Ce rêve, je lui donne un nom : ·RêvedeNewYork. Je lui donne un petit nom : ·Rêve. Comme tout rêve, il se communique par le biais d’un récit. Ce récit, on peut le lire dans l’avant-propos de mon premier livre Ma mère est lamentable, et de mon dernier en date M.E.R.E Rêverie-Auschwitz. Ce récit de rêve, le voici : « Je suis à New York avec des amis que je ne connais pas. Je suis jeune. Je dois avoir vingt ans. Nous attendons dans une pièce exiguë. Quand vient mon tour, je m’avance dans un couloir étroit, légèrement en pente ; sur le sol est posé un linoléum lisse. Je me trouve en compagnie d’un vieil homme dans une arrière-boutique. Nous sommes tous deux accoudés à une table où veille un ordinateur. Je regarde son crâne dégarni, ses cheveux blancs qui frisent sur les oreilles et dans la nuque, son nez camus, ses yeux bleu lavande ; il devrait avoir l’air sympathique, pourtant il m’inspire autre chose, un sentiment difficile à exprimer. Il commence à parler en fixant l’écran de sa machine où je peux voir un paysage flou, humide, avec des cyprès et des murs. On dirait qu’il lit dans cette image les phrases qu’il dit. Il m’explique que ma mère était lamentable, qu’elle n’était pas du tout mère, qu’elle ne disait jamais rien. Il écrit ensuite, avec un stylo à l’encre noire, des lettres sur mon avant-bras, de haut en bas, qu’il relie par des segments. Je ne me souviens pas des caractères dans le détail. À la fin, le monsieur me tend une soupe. Des croûtons flottent à la surface. On dirait un soupe miso. J’hésite quelques instants à boire. Il se pourrait que le vieux veuille me droguer. J’ingurgite malgré tout le breuvage. Il y a un dépôt au fond de l’assiette creuse. On dirait des miettes de pain, comme si avant quelqu’un d’autre y avait trempé des tartines. » .Rêve intervient dans ma vie comme un souverain, comme un juriste : il fait loi dans mon existence, exige que je mette en œuvre un travail. Je décide de lui obéir. Mon écriture est la manifestation d’une obéissance par laquelle je contracte une certaine liberté. ·Rêve intervient dans ma vie comme une énigme. Il ordonne en tant qu’énigme. Ma liberté réside dans les interprétations que je fomente. C’est une grande liberté nichée dans le geste d’obéissance car l’énigme qu’est ·Rêve n’a pas vocation à être résolue. Dans Ma mère est lamentable, j’essaie de répondre à une première demande de ·Rêve. J’essaie de trouver l’image dont il est fait mention dans le récit : cette image d’un paysage flou, humide, avec des cyprès et des murs. Je raconte le voyage que provoque l’ordre de ·Rêve. Il s’agit de faire le trajet entre Toulouse et Mazamet que sépare une distance d’une centaine de kilomètres. C’est dans un cimetière de Mazamet qu’est enterrée une mère. Le dispositif narratif implique des photographies. Elles prennent en charge le récit de voyage. Les poèmes s’intéressent à la remémoration de la douleur du lien à la mère disparue. Puis ils racontent la recherche de l’image aux abords du cimetière. Ce livre, le premier publié, est marqué par la thème de la naissance, du cri, de l’affranchissement. Il n’est pas inutile de mettre en relief l’équivocité du titre. Ma mère est lamentable peut être bien entendu compris dans son sens littéral : ma mère est déplorable, triste, navrante. Toutefois, le suffixe -able renvoie aux idées de la capacité et de l’obligation. De la même manière qu’on entend l’adjectif applicable dans le sens qui peut être appliqué, on peut entendre le titre du livre comme relevant du sens : ma mère est quelqu’un sur qui il est possible de se lamenter. Enfin, comme on comprend payable dans la signification qui doit être payé, on peut entendre que le titre signifie : ma mère est quelqu’un sur qui l’on doit se lamenter. Paul Celan, dans son discours de réception du prix Georg-Büchner (édité en France sous le titre Le méridien), fait mention de la date du 20 janvier. Selon Michel Murat, dans son essai Les javelots de l’avant-garde, si cette date renvoie au jour où Lenz perd la raison, elle renvoie aussi précisément à la date de la conférence de Wannsee (1942) durant laquelle les nazis décidèrent de la réalisation de la Solution finale. On sait que Paul Celan perdit ses parents dans les camps de la mort. Ce qui fait dire à Michel Murat que « Tout vrai poème porte inscrit en lui son « 20 janvier » ». Cette inscription d’une date dans le poème est pour moi une obsession, un fondement et un horizon. Une date échappe constamment, elle hante, c’est, on s’en doute, celle de la mort d’une mère. Longtemps je n’ai pas pu me souvenir avec précision et certitude de la date de la mort de ma mère. Ce fut un vrai travail pour fixer une connaissance de cette date, de ce 6 avril. Cette difficulté