Vincent Wahl - Écrits

Notre époque s’est éloignée des grands récits et ne pensera pas spontanément à la Bible comme à une source majeure d’inspiration pour écrivains et penseurs de tout poil. Pourtant, la référence aux textes bibliques est bien un des courants souterrains qui nous irrigue , c’est ce qu’illustre l’anthologie composée par le pasteur Philippe François (De la Bible au poème, Editions Labor&Fides, Genève, Octobre 2025, 480 pages). 

J’ai la chance d’y compter deux de mes propres poèmes, et un de ceux de ma mère,  ce qui m’a incité à l’acheter à parution. J’aurais pu me contenter de ce geste narcissique, qu’on veuille bien me le pardonner, mais depuis, je musarde avec  plaisir et curiosité dans cette étonnante caverne d’Ali Baba.

 

Selon la présentation de l’éditeur, l’anthologie rassemble des autrices et des auteurs au-delà du prisme de la confession, dans une hétéroclicité de voix, des plus contemporaines (Sylvie Germain, MC Solaar) aux plus anciennes (Clément Marot), des plus pieuses (Paul Claudel) aux plus insolentes (Charles Baudelaire). C’est précisément cette diversité de ressources qui me fascine. Amateur, moi-même, du texte biblique, ce ne sont pas vraiment les paraphrases ou les échos directs que je viens y chercher. Mais j’y ai trouvé  des pièces étonnantes, provenant souvent d’auteurs qu’on ne s’attend pas à trouver là.

C’est le cas de Guy Goffette, parlant de la pomme d’Eve et d’Adam, qui continue à rouler son petit bonhomme de chemin après la chute (p 54). Ou, extraite du roman La Disparition, de Georges Perec une réécriture  du Booz endormi d’Hugo, devenu Booz Assoupi, les deux textes figurant en vis-à-vis ( pp 132 à 139) ou encore, pêle-mêle, des appropriations de psaumes par Jean Jaurès (p 162), Jules Verne (p 163) et  Benjamin Fondane, lequel rebondit magnifiquement sur le psaume 137, pour son Mal des fantômes. Début du Psaume 137 : Sur les bords des fleuves de Babylone, Nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion. Aux saules de la contrée Nous avions suspendu nos harpes… on se souvient du magnifique spiritual qui reprend ces paroles. Sous la plume de Fondane, cela devient Quelle musique peut guérir/ le cœur captif, le mal de ce fantôme/las de toujours renaître, pour périr ?

On y trouvera aussi (je suis loin d’avoir fait le tour) une élégie pour la reine de Saba (p 216), qui est aussi un écho au Cantique des cantiques par Léopold Sedar Senghor, un conte d’Edmond Rostand, à contextualiser, sur le roi mage Balthazar qui retrouve l’étoile de la nativité au fond du seau servant à abreuver les chameaux, ou une sentence définitive de René Char (à contextualiser également) : l’adoration des bergers n’est plus utile à la planète.

On y rencontrera une parodie métropolitaine du Notre Père par Hervé Le Tellier, ou, sur le même thème, une complainte de Jules Laforgue. On y retrouvera avec joie le très grand et trop méconnu poète Jean-Paul de Dadelsen, comme aussi Cendrars, Gainsbourg, Desnos, bien d’autres encore.

Philippe François explique son projet comme le couplage d’une anthologie et d’une contre-anthologie, qui fait cohabiter des textes connus et des textes rares, lyriques et minimalistes, issus d’auteurs importants (… ) ou méconnus ou aux frontières du genre poétiques, certains croyants, d’autres agnostiques, ou parfois carrément hostiles. (Introduction à De la Bible au poème, p 24) Philippe François est de ce point de vue, un récidiviste ; il a déjà signé aux mêmes éditions Labor & Fides une Anthologie protestante de la poésie française, dans laquelle  il s’agissait, non pas de construire une anthologie de la poésie protestante française, mais à collecter des textes (…)  d’auteurs certes d’origine protestante (…) mais aussi de poètes résolument anti-protestants (…) ou encore d’auteurs ayant écrit sur l’origine du protestantisme (p. 17).

Frédéric Boyer, auteur de la préface, insiste sur la nécessité d’une réinterprétation toujours à reprendre des textes biblique, et note : Chaque poète ici, dans cette anthologie, témoigne de l’appel à dire les Ecritures dans son existence et sa parole – appel sans lequel la lettre tue, parce que la lettre meurt si elle n’est pas entendue comme poème neuf, y compris dans la paraphrase, la glose, le détournement ou la dérision parfois.

Si j’ai pu contribuer un petit peu à cela, j’en suis heureux. Mais ce que je sais, c’est que les textes bibliques m’imprègnent, chuchotent en moi. Essayant de répondre à la sollicitation de Philippe François, j’ai pris conscience de la récurrence des allusions ou citations, souvent très courtes, mais essentielles,  de la fréquence des rebonds qu’elles me permettent. Ce site étant dédié à la présentation de mon travail, j’ose proposer ici une partie de la compilation que j’avais faite alors. Elle témoigne de ces résurgences, et dit mon attachement.