Le texte suivant est issu des notes de préparation de la rencontre du 27 septembre 2025 à la médiathèque Verlaine de Metz, à l’invitation de Vincent Wahl et Alain Helissen, de l’association Partage Poésie. Ces notes, réfléchies au regard de l’introduction préparée par Vincent Wahl, ont été enrichies a posteriori pour cette publication : références, lectures, inspirations, évènements, citations ou extraits de poèmes inédits, compléments suite aux échanges tenus lors de la rencontre. Ce texte salue également celles et ceux qui contribuent à faire naitre et vivre ces poèmes… Toute ma gratitude également l’équipe de la médiathèque, notamment Audrey Schillaci pour son accueil si chaleureux..
Émeline Houël, 31 décembre 2025
Comment la poésie ?
Écrire, c’est d’abord lire. Se nourrir d’une infinité de voix, d’une infinité d’histoires singulières, d’une infinité de rythmes, de cultures, de rêves. Les laisser entrer à l’intérieur de soi, les laisser mûrir en confidence / En sourdine en calme / Secret. Les laisser sédimenter, fossiliser. Construire un sol. Pour pouvoir retrouver plus tard dans ce sol des trésors d’ambre clair parmi les ombres écloses. Des mots cachés.
Et un jour les poèmes arrivent.
Arrivent sans prévenir, arrivent comme une respiration – naturels, instinctifs, nécessaires. Les mots arrivent comme des oiseaux migrateurs. Ils nidifient, les poèmes éclosent. Les poèmes : vus peut-être aussi comme des végétaux en croissance. Des graines de mots, tombées sur le terreau de l’existence, l’humus fertile formé par les lectures, les rencontres, les expériences, les sensations, et puis tout cela qui composte, et crée les conditions favorables pour qu’un jour germent les poèmes, pour révéler dans un bourgeon / une corolle / les anciens secrets semés.
Écrire c’est d’abord entendre – le chant d’un instant, d’un lieu, d’une émotion. Se rendre disponible : garder la peau l’œil et le cœur éveillés / attentifs aux détails et au sens du courant. Les mots passent comme un parfum dans l’air. Il faut les saisir au vol, les écouter de l’intérieur.
Refuges et fragments de marche (extrait)
Je nicherai en bonne entente
Avec le vent – il soufflera dans mes cheveux
A travers mes doigts des mots frais
Voyageurs et chantants
Pour de nouveaux poèmes
Une phrase qui se construit, des sons, des rythmes. Dessiller les yeux et l’esprit, l’oreille, et ensuite la main[1]. A l’origine des poèmes, des instantanés, des spontanéités. Des photographies sensibles. Ensuite il faudra tisser le chant / Le fil d’une phrase qui soyeusement s’étire. Trouver au-delà des mots la fluidité. Et de là le poème.
Comme pour la migration, la germination – reconnaître aussi dans la pensée de l’écriture quelque chose d’une condition de survie. Parce qu’on ne peut que cela. Ne pouvoir donner / Que chair et âme / Orage feu cendres soyeuses / Aube et crépuscule. Écrire comme une impérieuse nécessité. Une impérieuse et sauvage nécessité. Enfin ! Que vienne le poème / Laisser couler la folie / Douce dans les veines. Le sauvage – comme une résonance aussi, où l’on peut entendre la wilderness de la nature sauvage, mais aussi la wilderness de l’écrivain.e : But Light a newer Wilderness / My Wilderness has made[2]. Alors intervient peut-être là aussi une forme de beauté, vitale : naturelle, instinctive, nécessaire, plus qu’esthétique – dans un premier temps au moins : […] les plantes et moi nous sommes levées […] dans un même élan vers le soleil qui jaillissait en face, et j’ai pensé, peut-être qu’on écrit des livres […] pour cet état d’éternel printemps[3]. Écrire c’est un mouvement : A l’extérieur c’est la peau / A l’intérieur – un élan. Une impérieuse, une joyeuse, nécessité.
Enluminament
Le poème est aussi peut-être une lisière, une frontière, telle que l’endroit où les mondes se touchent inlassablement […] le lieu de l’oscillation constante : d’un espace à l’autre, d’une sensibilité à l’autre, d’une vision du monde à l’autre[4]. Le poème comme lieu de perméabilité, de porosité. Porosité entre soi et le monde, les mondes, porosité entre soi et les autres. La peau comme une frontière pour être exactement / A la forme du monde. Le poème comme un nouveau territoire, un lieu de rencontre. Un espace de liens. Une altérité.
Parmi les lectures de cette rencontre, des poèmes publiés en revues[5], et qui composent un recueil en gestation : Enluminament – l’illumination. Cette lumière me nourrit. A la source : les premiers poèmes comme des surgissements, et la reconnaissance, l’acceptation – l’autorisation, presque – de l’écriture. A la source, les premiers poèmes, révélés, et l’envie de raconter des histoires par des mouvements créatifs complémentaires. Faire dialoguer différents moyens d’expression artistique, différents langages, pour éveiller les sens et l’imagination[6]. Et ensuite, l’écriture, encore.
Au cœur de ces échanges également : le rêve, la transfiguration, des rivières d’Amérique du Nord qui deviennent mangroves d’Amérique du Sud, des forêts des Vosges qui se lisent sous les neiges québécoises. Les poèmes s’échappent : après les oiseaux migrateurs, les chevaux sauvages ?
Mustang (extrait)
Et imprévue la rivière
Interrompt le paysage
L’horizon ample s’épanche
La plaine s’ouvre
Immense
L’eau s’étale, sauvage et calme
Imperturbable – et
Là est son domaine
Elle murmure une histoire ancienne – et profonde
Berges et flots mêlés
Et les oiseaux aux pattes plantées dans la vase
Et les arbres aux racines plongées dans le courant
Chantent, et transmettent, branche à branche
Plume à plume
Son récit et son âme – magicienne
Au flux immuable –
Présente et forte
Comment faire vivre un poème ?
En l’offrant à d’autres regards. Ce qui est beau dans l’écriture, c’est le don. Écrire pour donner à la lecture, à l’écoute, à l’interprétation, à l’appropriation. Laisser le poème vivre sa vie propre, devenir autre. Devenir, entre les mains, sous les yeux, dans les oreilles, une nouvelle histoire singulière, mille nouvelles histoires singulières.
La conteuse
Comment faire naître un poème ?
En écoutant les anciennes sagesses, en écoutant des histoires. En se laissant prendre au jeu, un jeu d’enfant plus sérieux qu’il n’y parait. En échangeant, encore. A la source du poème, des visions. Des regards sur le monde, sur celles et ceux qui le peuplent, des légendes, des rêves – encore une fois : cette image de la germination – un terreau partagé. Après les aquarelles, ce sont donc des contes qu’est venue l’inspiration. Et de la chance d’assister à une séance de travail à la Maison des Arts et de la Parole de Sherbrooke, au Québec, est né en retour le poème La Conteuse[7]. Les mots, à la fois offrandes et récoltes, ce sont ceux qui ont le pouvoir d’évoquer le monde présent avec des histoires d’hier, de parler d’ici avec des histoires de là-bas[8]. Ici, là-bas, La Conteuse continue à voyager, du Québec à Paris[9], et ensuite de Paris à Metz… Des regards croisés, encore, des forêts et des jardins, encore, des histoires, toujours.
La Conteuse
Au bout des horizons, des allées, des terrasses
Du jardin – par-dessus son épaule
La forêt gardienne de la parole
Des légendes et des chants
Des possibles – une ouverture et
Toute la place qu’il faut pour l’imaginaire
Les fougères y déroulent leurs crosses duveteuses
En écoutant bien on pourrait les entendre qui se
Défroissent
Les arbres sont arches de sève vers la lumière vers
Les rêves – des branches comme des ponts
Comme des dons – comme les mots relient les hommes
Les irriguent les caressent les soignent les sauvent
Les mots les histoires à la fois offrandes et récoltes
Les contes disent aussi au coin du feu à la lueur d’une bougie
Blottis dans la pénombre et la lumière dansante :
Tout le chemin parcouru – et ce qu’il reste à faire
Quitte pour un instant ta maison et la ville – fends l’écorce
Pour mieux grandir – écoute…
Ecoute l’histoire d’il y a longtemps
Écoute les phrases qui se déplient se déploient
Comme les feuilles d’un souffle s’ouvrent au printemps
Viens – prends des forces. Des racines. Tu pourras ensuite à nouveau
Quitter les futaies – arpenter les rues – debout
La bougie s’éteint et
La fumée doucement s’envole
Il sera temps demain au-delà des songes
De mettre en pratique la leçon
Pour le moment –
Silence
C’est la fin du conte
La feuille redevient feuille, l’arbre, arbre, et la forêt – forêt
La ville redevient ville
Mais en son cœur profond les bois
Vivants palpitent encore
Cheminer sur la terre[10]
Il était une fois
Aux origines de ce recueil, un carnet de terrain en Guyane. Une collaboration scientifique, naturaliste et artistique dans le cadre d’un projet de recherche[11], un temps de pause accordé chaque soir après le travail en forêt pour revenir sur les activités du jour, les paysages, les apprentissages, les échanges… Les échos, à nouveau, entre aquarelles et poèmes. L’Amazonie, ma forêt quotidienne, mon jardin. Là où s’alléger – monter chercher la lumière. Et plus tard, des voyages, d’autres forêts. Des bribes de poèmes, des notes de promenades, des impressions, des retrouvailles. Des pièces d’un puzzle à assembler. On mélange, on essaye, on construit, petit à petit le paysage se dessine. Les poèmes : des histoires à tricoter. Et pour former la trame, des contes qui vivent au creux profond de l’âme. Pour lier les moments de vie, les transformer en une nouvelle histoire à offrir.
Retrouver le chant
Ce livre aurait pu s’appeler Songlines – le chant des pistes[12]. Comme les chants des pistes aborigènes, des poèmes pour écouter le rêve et les mots des Anciens. Pour dessiner une carte géographique, topographique – des coordonnées à chercher, des lieux à découvrir. Des poèmes pour dessiner une carte historique et mythologique – des légendes convoquées, des histoires communes, intemporelles : entendre / les contes des origines. Des poèmes pour dessiner une carte écologique, botanique – nommer les arbres / de mon territoire du moment. Des traces secrètes, dormantes, cachées, qui se révèlent. Pas de lignes de fuite, des lignes, des chemins qui au contraire se rejoignent, des voyages initiatiques, pour reprendre pied / sur la terre ferme. Des poèmes pour s’orienter. Des pistes pour un retour, des retrouvailles, pour retrouver sa voix. Des mots pour conter sa propre histoire, pour se redécouvrir vivant, pour apprendre à chanter.
Lycéens, lecteurs de poésie[13]
Ce recueil a été publié aux Editions Henry (La Rumeur Libre), en tant que lauréat du Prix des Trouvères 2024, sélectionné par les jurés lycéens. Au plaisir de voir ses textes choisis s’ajoute donc la joie de les voir choisis par un jeune et exigeant public. La joie, et l’honneur. Alors viennent les questions, les réflexions – une vision nouvelle, une formalisation a posteriori de son propre travail d’écriture. Si les coordonnées GPS qui servent de titre aux deux premières parties sont une manière de [les] guider, puis de [les] emmener en poésie, de quelle manière les mots peuvent-ils aussi devenir des guides ? Si le recueil invite au voyage, quel est exactement ce voyage ? Si les textes invitent à une réflexion personnelle sur la nature, quelle portée, quels vœux pour les poèmes ?
Comme premier vœu, comme première intention, simplement peut-être : écouter…
Le vent murmure une espérance.
Émeline Houël
[1] En écho à Isabelle Alentour – Bleu nuit sans étoile, Editions la Boucherie littéraire, 2025 : « Isabelle Alentour n’écrit pas avec un crayon ou un clavier mais à l’oreille. Entend des mots, des joies, la perte, la douleur. Ecoute comment ça la remue à l’intérieur ».
[2] Emily Dickinson – Had I not seen the Sun.
[3] Pierre Ducrozet – Résidence sur la Terre : Les plantes et moi nous sommes levés au jaillissement du soleil. Chronique publiée dans le journal Libération, 2021.
[4] Leonora Miano – Habiter la frontière. L’Arche, 2012.
[5] Notamment accueillis entre 2016 et 2025 dans les revues Arpa, Verso, Cabaret.
[6] Exposition « Correspondances guyanaises », Centre d’Exposition d’Arts et Cultures Pagaret, 2015, croisant les poèmes et des aquarelles de Mélanie Roy-Dieutre, avec des lectures de Gentiane Blanchard. Certaines des aquarelles de la « saison en Guyane » de Mélanie sont à découvrir ici.
[7] La première version de « La Conteuse » a été partagée dans le cadre de la collecte de poésie « Sherbrooke prend la parole » (maintenant « En Verve et Poésie ») et la soirée de poésie « Forêt Urbaine » en 2022, avec une lecture par l’artiste Mélina Lapointe.
[8] Ce sont en particulier ceux de la conteuse Delphine Machon. De chimiste en Angleterre, Delphine est devenue enseignante en France, puis conteuse au Québec. Mais dans le changement, une envie reste, celle de partager des histoires.
[9] « Voir le vivant autrement » : une exposition photographique de l’artiste Célia Boutilier qui explore trois écosystèmes uniques, fragiles et menacés : les déserts de l’Ouest américain (Californie, Arizona et Utah en 2022), la vieille forêt tropicale de la Mare Longue sur l’île de la Réunion (2023) et la Hêtraie méditerranéenne de la Réserve Naturelle de la Massane (Pyrénées Orientales 2023). Le dossier complet de l’exposition et les captations audio des ressources sont à retrouver ici. Je dois également à Célia la découverte de Léonora Miano.
[10] Emeline Houël – Cheminer sur la terre, Editions Henry, 2024.
[11] Un immense merci à mes collègues pour m’avoir permis de participer à l’aventure Longtime.
[12] Voir le livre éponyme de Bruce Chatwin, mais aussi l’ouvrage du même nom qui a accompagné un évènement-résidence proposé par le centre d’artistes AdMare et la commissaire Caroline Loncol Daigneault aux Iles-de-la-Madeleine (Québec) en juin 2016.
[13] Les termes en italiques dans ce paragraphe correspondent aux commentaires des jurés lycéens, indiqués en préface du livre.