Je suis très heureux d’accueillir le texte ci-dessous, qui s’origine dans la deuxième partie des notes de préparation de la rencontre avec Émeline Houël, le 27 septembre 2025 à la médiathèque Verlaine de Metz.
Comme la première partie, elles ont été enrichies a posteriori pour cette publication : références, lectures, inspirations, évènements, citations ou extraits de poèmes inédits, compléments suite aux échanges tenus lors de la rencontre. Il faut insister sur cet aspect: Émeline ouvre vers de nombreuses pistes, dans lesquelles s’engager avec la joie qu’elle invoque! Joie communicative dont je laisse la lectrice, le lecteur, s’imprégner.
Vincent Wahl
Po(ï)étiques du vivant
Émeline Houël, 4 février 2026
La première partie de cet article raconte comment la porosité s’est faite entre ma pratique professionnelle et ma pratique artistique, comment la poésie s’est petit à petit frayé un chemin au sein de mon univers scientifique, par petites touches. Mes affinités, mon goût pour une certaine façon d’habiter le monde – les forêts, les sources vives, la pulsation du vivant – constituent aussi une trame intime, souterraine, entre ces pratiques.
Alors j’essaie de relier ces trois modalités, de faire communiquer l’appréhension sensorielle de la nature, l’écriture, et mes recherches. De revenir à l’esthétique, en « [entendant] dans le mot esthétique son ancien sens de capacité à « percevoir » et à être « concerné », autrement dit, une capacité à se rendre soi-même sensible qui précède toute distinction entre les instruments de la science, de la politique, de l’art »[1]. Percevoir, être concerné, faire : croiser, poétique et poïétique[2].
Mais ce croisement n’est pas sans conséquences, il ouvre un questionnement. Le poème est le fruit d’une écoute du monde vivant mais aussi, en retour, de la manière dont je cherche à y être présente. Mon métier et ma réflexion scientifique sont un autre mode de présence au monde, y compris dans ses dimensions techniques. Comment interagissent ces deux présences, ces deux écoutes ?
Restent alors à explorer les relations entre écriture littéraire et science, qui peuvent paraitre contre-intuitives, mais au-delà, sans doute porteuses de potentiels. Relations sur lesquelles une réflexion se construit peu à peu, ce qui fournit la matière de la deuxième partie de l’article. Mais ce n’est que le début du chemin…
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Poésie & science : des mouvements créatifs pour appréhender le monde
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Scientifique de profession, je m’essaye à inclure l’approche poétique dans le cadre professionnel. L’objectif de cette démarche serait encore à affiner… Pour le plaisir du poème, au moins, sans doute – nécessaire, mais pas suffisant. Pour toucher aussi, pour surprendre, porter à l’attention. Étudiant les paysages chimiques dans l’environnement, je cherche à savoir comment varie la composition du sol forestier en fonction de paramètres environnementaux liés aux caractéristiques de la forêt, ou dit autrement, comment
la terre a commencé à recueillir nos histoires / dans les arbres et sous la couche d’humus[3].
Arpentant la réserve naturelle nationale de la forêt de la Massane pour collecter ces échantillons de terre, je décris mon protocole de terrain à travers les mots de Joséphine Bacon :
Je grimpe la montagne / Au sommet / Une terre / Le Nord, l’Est, le Sud et l’Ouest[4].
sur lesquels je renchéris:
Je compte [mes] pas pour au cœur du sol / Révéler les traces.
Et j’emprunte à Laetitia Gaudefroy Colombot sa poésie organique pour décrire les
paysage[s] d’estampe / arbres sculpté du temps / racines, rudesse des vents[5]
que j’étudie : variations de faciès forestier, spécificités des différents espaces de la réserve, présence de hêtres pluricentenaires, mémoire de la vie de cette forêt[6].
En attendant le retour au laboratoire.
Là, une approche sensible pourrait s’avérer particulièrement pertinente dans le cadre de l’étude de l’infiniment petit – pour donner à voir ce qui n’est pas directement perceptible, donner corps à l’invisible. Nous outiller par les mots et l’imaginaire. Mais pourquoi donner corps ? Pour apporter un autre regard, complémentaire. Pour représenter. Pour traduire – traduire les perceptions, les questions, les données, les processus. Pour creuser. Pour confronter, et faire émerger ensuite de nouvelles questions, de nouvelles images, de nouvelles métaphores.
Parce que pour dire les phénomènes chimiques à l’œuvre dans l’arbre, les transformations, la mise en place de molécules de défense dans les différents tissus du bois, pour raconter comment les progrès méthodologiques en chimie analytique et en imagerie permettent de visualiser et suivre ces mécanismes, la poésie peut trouver toute sa place. Ainsi résonnent comme un écho les mots de Marylise Leroux dans son recueil Nés arbres :
Cet autre / a mangé la lumière / l’a infiltrée digérée / dans chacune / de ses cellules / Et le voici / dans le petit jour / porteur de quelque chose / qui se voit[7].
Peut-être par là un chemin différent, un chemin de traverse pour transmettre des connaissances auprès des étudiantes et étudiants, des pairs.
Transmettre, et dialoguer, recréer du lien – accueillir aussi les perceptions, les intuitions, les paroles dans leur diversité, pour nourrir la réflexion scientifique, nourrir dans les deux sens le processus créatif. Interroger ce double mouvement – encore ici peut-être le lieu de l’oscillation constante[8] : la science comme ouverture vers l’art, l’art comme ouverture vers la science.
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La poésie dans l’espace scientifique ?
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Si l’écriture poétique peut être une pratique, qui, en mobilisant l’intime, le sensible, permet une appropriation plus profonde, plus durable, des connaissances, des discours, des expériences, et aussi une pratique de perception, de reconnexion, d’expérience du monde, alors doit-elle être cependant parfois mise de côté ? L’espace scientifique est-il un domaine réservé à la rationalité seule ? Ou bien la poésie creuse-t-elle (plus ou moins) discrètement son chemin dans les divers aspects de l’existence ?
La question se pose de savoir si l’on s’autorise à intégrer et visibiliser la poésie – ou le sensible de façon générale dans le domaine scientifique. Et de là, chercher aussi à comprendre ce que la pratique artistique permet d’apporter à la perception des questionnements, à la temporalité scientifique, à l’ouverture vers l’interdisciplinarité – et réciproquement[9].
Poser ces questions, c’est peut-être déjà admettre que les approches sensibles représentent bien plus qu’un simple ajout au discours scientifique, qu’une simple illustration de résultats ou de données. Le sensible comme initiation d’un bouleversement, un changement du paradigme, d’une réflexion différente[10]. Pour revenir aux fondamentaux, aux actes créateurs, aux processus :
Parfois je sarcle le sol / arrache un peu d’herbe et de mousse / je laisse mes questions / se frayer un chemin[11].
C’est ainsi admettre que la science n’est pas qu’affaire d’intelligence cartésienne, que l’attachement à un sujet de recherche, à un terrain d’étude, l’intuition, sont des moteurs puissants, et que la part sensible est donc toujours bien présente. Que la perception subjective reste toujours sous-jacente dans certaines étapes du processus de recherche[12]. Que même si l’objectivité et la neutralité se doivent, à certaines étapes du processus, pour des questions fondamentales d’éthique scientifique, de reprendre le pas, dans l’absolu : subjectivity is not scandalous[13].
Penser qu’il est fructueux de réintégrer la créativité, sous toutes ses formes, comme composante fondamentale de la démarche scientifique. Accepter dans l’origine de la réflexion scientifique une part d’imaginaire.
Reconnaitre que science et poésie ont en commun la curiosité, le rapport au réel, l’interrogation du monde, sa mise en écriture.
La joie, aussi.
Éprouver et s’éprouver, habiter plus véritablement, de toute notre pensée et de tous nos sens, notre environnement et notre vie.
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Pourquoi une poésie du vivant[14] ?
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Pour ouvrir des chemins transformateurs[15]. Parce que, de plus en plus, nous nous détournons de notre propre monde, de notre espace naturel. Parce que notre connexion au vivant, qu’elle soit émotionnelle ou cognitive, s’érode : une « extinction de l’expérience » [16].
Ecrire, chanter la beauté du monde, faire vibrer le lien au vivant[17], en espérant que les récits, les histoires, les poèmes soient une lecture fondatrice d’un nouvel imaginaire, moteur d’une expérience renouvelée, immersive, quotidienne du monde. Des mots qui se veulent porteurs de sens, une inspiration pour d’autres formes d’attention au réel[18]. Un émerveillement, et un retour à un sentiment de communauté, une cohabitation harmonieuse, lumineuse. Parce que la poésie ne s’arrête pas au poème mais […] constitue une inscription de l’humain sur terre[19]. Une poésie pour retrouver l’altruisme, l’empathie, envers le monde, et envers nous-même. Une réappropriation – pacifique, contemplative, symbiotique – de notre monde, en tant que part dépendante de ce monde, d’une nécessité vitale.
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Cartographier un monde sous le monde
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D’abord, croiser recherche et textes poétiques pour transmettre, pour bousculer, recréer le lien entre rationnel et sensible. Et enfin comme nouvelle étape – l’écriture à mon tour de poèmes, de textes issus de mon travail. L’envie de raconter à toutes et tous des paysages, des processus, des échanges. Comme première expérience, un carnet de terrain en Guyane, des croisements entre poésie et aquarelle pour revivre chaque soir la journée de travail écoulée[20], pour entre deux fosses, entre deux points / discuter avec les oiseaux.
En comptant nos pas
Rampant sous les lianes
A travers les herbes hautes
La forêt est pleine d’ogres
Chercheurs de traces
Nous imaginons la vie d’autrefois
Les vallées les inselbergs alentours
Nous parlons des hommes d’ici
Des hommes d’il y a plus de mille ans
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Entre chimie et poésie, explorer désormais la dégradation des feuilles de hêtre dans le cours du fleuve Massane, transportées de la forêt à la mer, et nourrissant, par la biodiversité qu’elles abritent et dispersent, tout un écosystème. Les liens entre les plantes, les champignons, la rivière, ces interactions, ces dynamiques secrètes : des mécanismes à découvrir, et des histoires à raconter, pour
suivre les hyphes les nervures / les méandres / des vies entremêlées[21].
Ainsi un poème accueilli parmi les ressources de l’exposition « Voir le vivant autrement » [22]. Une exposition comme une correspondance entre paysages et monde intérieur, une invitation au dialogue, à la fois au cœur du travail de Célia Boutilier et par les échanges construits autour de ce travail. Des assemblages photographiques, des assemblages de mots, de témoignages, de visions, de poèmes. Là encore, transmettre différemment, partager, toucher.
Ecrire, parce que les mots, de toute origine, de tous les domaines, peuvent chanter.
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Fonge
Deviner sous la terre les liens vivants
Les réseaux secrets les métaphores
Dessiner l’imperceptible paysage
Cartographier un monde sous le monde
Mycélien
Compter nos pas –
Au cœur du sol
Révéler les traces – la magie
Blanche des filaments
Source intime et jardins fertiles
De constellations
De foulées d’étoiles de terre
Retrouver les anciens chemins
Les anciennes histoires
Les mémoires sporogènes
Les empreintes oubliées
Suivre les hyphes les nervures
Les méandres
Des vies entremêlées
Notes et références
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[1] Bruno Latour – Face à Gaïa : Huit conférences sur le nouveau régime climatique. Editions La Découverte, 2015. Merci à Célia Boutilier pour le don de cette citation.
[2] La poïetique comme « […] une sorte de « science » de toute pratique créatrice ». La notion de poéïtique (de la racine grecque poïein – faire, produire, créer) a été défendue par l’écrivain Paul Valéry au titre de la création de la chaire de « Poétique » au Collège de France en 1937.
[3] Hélène Dorion – Mes forêts. Editions Bruno Doucey, 2023.
[4] Joséphine Bacon – Un thé dans la toundra. Editions Mémoire d’encrier, 2013.
[5] Laetitia Gaudefroy Colombot – Gardienne en terre sauvage. Editions des Lisières, 2018.
[6] Extraits de poèmes lus lors d’une présentation faite à l’occasion du Colloque des 50 ans de la Réserve Naturelle Nationale de la forêt de la Massane, à Banyuls-sur-Mer, novembre 2022. La réserve est à découvrir ici.
[7] Extrait de Marylise Leroux – Nés arbres. Editions l’Ail des Ours, 2019, lu lors d’une présentation faite dans le cadre des Causeries du vendredi – Master Sciences du Bois – Université de Montpellier, septembre 2024. Des images représentant les molécules analysées au niveau cellulaire dans une coupe de bois sont à voir ici.
[8] Leonora Miano – Habiter la frontière. L’Arche, 2012.
[9] Voir par exemple le glossaire Sensible / Écologie développé par l’Université de Grenoble Alpes. Ce glossaire vise à éclairer les croisements entre le sensible, les questions écologiques et les espaces habités dans le cadre des recherches en sciences humaines et sociales appliquées à l’espace.
[10] Lucile Magnin – « S’élever aux grandes vues de la nature » et retrouver « l’antique alliance de la science, de l’art et de la poésie » : un aperçu de la vision du monde et de l’école artistique de Alexandre de Humboldt. L’Entre-deux 2022, 11.
[11] Hélène Dorion – Mes forêts. Editions Bruno Doucey, 2023.
[12] Voir à ce sujet l’article de Uri Alon – How to chose a good scientific problem. Molecular Cell, 35(6), 726 – 728 à lire ici.
[13] Citation extraite du livre de Mary Midgley – Science and Poetry. Editions Routledge, 2000. Revue de l’ouvrage par Philip Clayton – In Search of Unity. Nature 2001, 409 (6823), 979–980.
[14] Virginie Arantes, Eric Fabri, Krystel Wanneau – Parler de « vivant » plutôt que de « nature » : effet de mode ou tournant politique ? The Conversation 2025. Dans ce dernier article, voir en particulier ce passage : « Contrairement à « nature », souvent pensée comme un décor extérieur ou une ressource à exploiter, le « vivant » inclut les humains dans une communauté élargie avec les animaux, les végétaux et les écosystèmes, et s’interroge sur l’ensemble plutôt que sur telle ou telle partie. Il insiste sur les relations, sur les interdépendances et sur la fragilité […] ».
[15] Anne-Caroline Prévot – Quels narratifs et imaginaires sur la nature ? Société Française d’Ecologie et d’Evolution (SFE2).
[16] Ce concept a été proposé par Robert Michael Pyle, lépidoptériste et écrivain, dans son texte « The Extinction of Experience », dont une traduction peut être lue ici.
[17] Mélanie Leblanc – Podcast « Dans mes mains ce matin ».
[18] Alain Romestaing, Pierre Schoentjes et Anne Simon – Essor d’une conscience littéraire de l’environnement. Revue critique de fixxion française contemporaine 2015, 11. L’écopoétique pour « explorer les futurs possibles, donner une valeur à des lieux qui […] passeraient inaperçus, imaginer des relations différentes entre les formes du vivant ».
[19] Maud Leroy – https://www.editionsdeslisieres.com
[20] Longtime, un projet de recherche et un carnet de terrain avec les aquarelles de Mélanie Roy, carnet qui est aussi à la source de mon livre Cheminer sur la terre (Editions Henry, 2024).
[21] Projet d’exposition dans le cadre du projet ELICOS : Ecological functions and interactions of leaf and LItter COmmunities dispersed by Streams.
[22] « Voir le vivant autrement » : une exposition photographique de l’artiste Célia Boutilier qui explore trois écosystèmes uniques, fragiles et menacés : les déserts de l’Ouest américain (Californie, Arizona et Utah en 2022), la vieille forêt tropicale de la Mare Longue sur l’île de la Réunion (2023) et la Hêtraie méditerranéenne de la Réserve Naturelle de la Massane (Pyrénées Orientales 2023). Le dossier complet de l’exposition et les captations audio des ressources sont à retrouver ici. Je dois également à Célia la découverte de Léonora Miano.