Le texte ci-dessous reprend les notes préparatoires de Julien Boutonnier à sa lecture publique du 24 mai 2025 à la médiathèque Verlaine, qu’il a bien voulu me confier pour ce blog. L’adaptation en vue d’une publication écrite est due à Julien Boutonnier lui-même.
Rêve fait loi
Julien Boutonnier, 24 mai 2025
Il peut paraître pratique d’identifier un auteur selon une thématique qui traverse son œuvre. On croit comprendre de quoi il est question. Néanmoins, il est important de garder en tête qu’un poème, qu’un texte littéraire peut être défini par son équivocité : on n’en vient pas à bout par l’explication.
Je peux me présenter, par exemple, comme poète du deuil. Cela permet de situer le sujet que j’aborde. Toutefois, cela ne dit rien de l’écriture. Aussi, je préfère, par exemple, parler du deuil comme poème. Le deuil est un processus qui engage un travail poétique. Le deuil est l’occasion du poème.
Disons que, pour moi, le poème entre dans ma vie avec la mort d’une mère.
Disons que l’expression écrite du poème, sa nécessité, commence par un rêve.
Ce rêve, je lui donne un nom : ·RêvedeNewYork. Je lui donne un petit nom : ·Rêve. Comme tout rêve, il se communique par le biais d’un récit. Ce récit, on peut le lire dans l’avant-propos de mon premier livre Ma mère est lamentable, et de mon dernier en date M.E.R.E Rêverie-Auschwitz.
Ce récit de rêve, le voici :
« Je suis à New York avec des amis que je ne connais pas. Je suis jeune. Je dois avoir vingt ans. Nous attendons dans une pièce exiguë. Quand vient mon tour, je m’avance dans un couloir étroit, légèrement en pente ; sur le sol est posé un linoléum lisse. Je me trouve en compagnie d’un vieil homme dans une arrière-boutique. Nous sommes tous deux accoudés à une table où veille un ordinateur. Je regarde son crâne dégarni, ses cheveux blancs qui frisent sur les oreilles et dans la nuque, son nez camus, ses yeux bleu lavande ; il devrait avoir l’air sympathique, pourtant il m’inspire autre chose, un sentiment difficile à exprimer. Il commence à parler en fixant l’écran de sa machine où je peux voir un paysage flou, humide, avec des cyprès et des murs. On dirait qu’il lit dans cette image les phrases qu’il dit. Il m’explique que ma mère était lamentable, qu’elle n’était pas du tout mère, qu’elle ne disait jamais rien. Il écrit ensuite, avec un stylo à l’encre noire, des lettres sur mon avant-bras, de haut en bas, qu’il relie par des segments. Je ne me souviens pas des caractères dans le détail. À la fin, le monsieur me tend une soupe. Des croûtons flottent à la surface. On dirait un soupe miso. J’hésite quelques instants à boire. Il se pourrait que le vieux veuille me droguer. J’ingurgite malgré tout le breuvage. Il y a un dépôt au fond de l’assiette creuse. On dirait des miettes de pain, comme si avant quelqu’un d’autre y avait trempé des tartines. »
.Rêve intervient dans ma vie comme un souverain, comme un juriste : il fait loi dans mon existence, exige que je mette en œuvre un travail. Je décide de lui obéir. Mon écriture est la manifestation d’une obéissance par laquelle je contracte une certaine liberté. ·Rêve intervient dans ma vie comme une énigme. Il ordonne en tant qu’énigme. Ma liberté réside dans les interprétations que je fomente. C’est une grande liberté nichée dans le geste d’obéissance car l’énigme qu’est ·Rêve n’a pas vocation à être résolue.
Dans Ma mère est lamentable, j’essaie de répondre à une première demande de ·Rêve. J’essaie de trouver l’image dont il est fait mention dans le récit : cette image d’un paysage flou, humide, avec des cyprès et des murs. Je raconte le voyage que provoque l’ordre de ·Rêve. Il s’agit de faire le trajet entre Toulouse et Mazamet que sépare une distance d’une centaine de kilomètres. C’est dans un cimetière de Mazamet qu’est enterrée une mère. Le dispositif narratif implique des photographies. Elles prennent en charge le récit de voyage. Les poèmes s’intéressent à la remémoration de la douleur du lien à la mère disparue. Puis ils racontent la recherche de l’image aux abords du cimetière. Ce livre, le premier publié, est marqué par la thème de la naissance, du cri, de l’affranchissement.
Il n’est pas inutile de mettre en relief l’équivocité du titre. Ma mère est lamentable peut être bien entendu compris dans son sens littéral : ma mère est déplorable, triste, navrante. Toutefois, le suffixe -able renvoie aux idées de la capacité et de l’obligation. De la même manière qu’on entend l’adjectif applicable dans le sens qui peut être appliqué, on peut entendre le titre du livre comme relevant du sens : ma mère est quelqu’un sur qui il est possible de se lamenter. Enfin, comme on comprend payable dans la signification qui doit être payé, on peut entendre que le titre signifie : ma mère est quelqu’un sur qui l’on doit se lamenter.
Paul Celan, dans son discours de réception du prix Georg-Büchner (édité en France sous le titre Le méridien), fait mention de la date du 20 janvier. Selon Michel Murat, dans son essai Les javelots de l’avant-garde, si cette date renvoie au jour où Lenz perd la raison, elle renvoie aussi précisément à la date de la conférence de Wannsee (1942) durant laquelle les nazis décidèrent de la réalisation de la Solution finale. On sait que Paul Celan perdit ses parents dans les camps de la mort. Ce qui fait dire à Michel Murat que « Tout vrai poème porte inscrit en lui son « 20 janvier » ».
Cette inscription d’une date dans le poème est pour moi une obsession, un fondement et un horizon. Une date échappe constamment, elle hante, c’est, on s’en doute, celle de la mort d’une mère. Longtemps je n’ai pas pu me souvenir avec précision et certitude de la date de la mort de ma mère. Ce fut un vrai travail pour fixer une connaissance de cette date, de ce 6 avril. Cette difficulté est le fait du trauma. C’est la conséquence d’une déflagration qui désorganise l’esprit et requiert un travail.
Je considère le trauma comme une opportunité. Dans le registre du kaïros, dont l’Ulysse de Homère est l’exemple parfait, je vois le trauma comme une occasion de saisir un destin. Je n’évoque cependant là rien de grandiloquent ou d’épique. Simplement ceci : un événement implique une réponse, cette réponse réalise un destin en ce qu’elle engage une création singulière.
Dans un jeu métonymique, j’ai pris le mois d’avril pour le jour du 6 avril. J’ai considéré avril comme une entrée dans le poème et comme un pont entre mon petit drame personnel et l’histoire. Je crois qu’un drame biographique ne trouve son sens véritable que dans une articulation avec l’histoire et les textes qui la fabriquent, dans un entrelacement complexe et dynamique de l’intime et du commun.
Je me suis rangé sous l’égide du premier vers de TS Eliot dans son poème La Terre vaine : Avril est le plus cruel des mois, il engendre. Ce vers, je le comprenais fort bien quand, jeune homme, je recevais chaque printemps comme un viol de l’hiver, de sa quiétude et de son silence, comme si la vie tuait la douce mort dans laquelle je me plaisais à trouver quelque réconfort. J’y entends également l’écho de cette expérience du trauma, expérience violente qui implique une forte dose d’origine ainsi qu’un processus difficile de parturition.
C’est ainsi que deux de mes poèmes ont un titre quasi identique : Un avril et [-]avril. Un avril traite de l’amour dans un monde que le deuil rend spectral ; l’adresse à l’aimée s’y fait incertaine, les locuteurs sont brumeux, la relation peine à s’affirmer. [-]avril, dans un tout autre registre, cherche à faire parler les fantômes des camps de concentration et d’extermination nazis dont certains ont été libérés en avril 1945.
Cette similarité des titres manifeste l’entre-appartenance de l’intime et du commun. L’histoire agit dans mon entendement intime. Je suis, dans le rapport que je fomente avec moi-même, un montage de création personnelle et de récits issus des événements historiques. Pour le dire autrement, les récits des grands témoins de la destruction des Juifs et des Tsiganes forment un cadre de référence depuis lequel je peux construire un entendement du trauma de ma biographie.
Dans le récit de ·Rêve, des indices manifestent cette intrication de la tragédie du camp avec le sens que je peux élaborer à partir du trauma : le marquage sur le bras, le signifiant miso (en grec : la haine).
Dans mes derniers livres, je mets le rêve en lieu et place du souverain (M.E.R.E Rêverie-Auschwitz) ou comme participant au processus de création permanent du monde (Les os rêvent).
Les os rêvent est un roman contrarié et contrariant, comme je l’explique dans un article publié sur le site de Fabrice Thumerel libre-critique :
Voici le début de l’ouvrage :
Il y a des os.
Les os rêvent.
En rêvant les os produisent le réel.
Tout est créé par l’onirisme des os.
Li Shang, Xe siècle av. *Y’
Quant à M.E.R.E Rêverie-Auschwitz, il s’agit de la suite de Ma mère est lamentable. On y retrouve ·Rêve en tant que Père, ordonnateur et législateur énigmatique. Plusieurs lignes, narrative, lyrique, onirique s’y entrelacent. L’une d’elles est faite de poèmes législatifs énoncés par ·Rêve. Dans l’économie du livre, ils ont un statut d’articles de loi à partir desquels la langue se déploie comme véhicule d’un rite. Ce rite engage la transformation du personnage en livre. Il me semble que la littérature trouve là sa fonction la plus authentique : transformer un corps. Muter. Métamorphoser. Voici, pour terminer, trois extraits de ces poèmes législatifs.
«
[…]
SECTION H
Sous-section e
Article 2 – Paragraphe 1 (1)
- Il est décidé que le sens de l’adjectif blanc sera dorénavant problématique.
- Il est également décidé que l’usage du mot blanc n’obéit plus strictement aux règles usuelles relatives à l’accord des adjectifs.
- Le mot blanc ne désigne plus la clarté neutre, sans couleur. Il ne se rapporte pas à un sens précis. La liaison du mot blanc à un référent quelconque n’a à vrai dire plus d’importance.
(…)
Un entendement des événements qui nous arrivent, dès lors qu’ils excèdent nos capacités d’intégration, nécessite un travail de création. Cette création agit comme une capsule dans laquelle l’inénarrable se trouve enceint – il cesse de se répandre et nuire, il devient un objet de partage, un vecteur de lien social. Cette création n’a pas pour autant vocation à répondre aux événements sur le mode de l’explication et de la solution. Elle intervient comme le visage d’une question avec laquelle entretenir une amitié. Pour moi, le nom de cette création est littérature.