Vincent Wahl - Écrits

Le projet EACOP de Total Energie, dans une table ronde sur l'engagement écologique...

Ce pourrait être, ou ce fut vraiment, qui sait ? dans une association, un débat interne, portant sur l’engagement écologique. Le débat est foisonnant,  des idées intéressantes sont émises, même si une partie des prises de position relève davantage de la conversation de comptoir  que d’un travail documenté. Mais le débat dérape, lorsque, pour illustrer le dilemme de Max Weber entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité,  le cas des actions de protestation et de désobéissance civile contre Total, notamment à cause de son projet EACOP (un oléoduc chauffé, reliant des champs pétrolifères en Ouganda à un port d’exportation en Tanzanie, sur plusieurs milliers de km, très contesté,  à de nombreux titres, voir ici), sont abordées. On entend deux types d’arguments : certains, disent en substance  « Total est une entreprise française, si elle est gênée par les actions militantes, ce sont des entreprises étrangères, sans scrupules, qui en profiteront ». Ceux qui combattent cette opinion invoquent les atteintes violentes au droit des populations sur le tracé d’EACOP.

Mais personne n’aborde la question en termes d’enjeux de long terme, parmi lesquels l’irréversibilité des infrastructures énergétiques. Car ces entreprises productrices d’énergie attendent un retour sur investissement. Ces infrastructures durent longtemps, 50, 80, 100 années, peut-être. Il ne s’agit pas d’investissements de renouvellement d’infrastructures existantes, mais de capacités nouvelles d’extraction, d’acheminement, de raffinage des énergies fossiles. Elles seront là, et leurs propriétaires feront tout pour qu’elles soient rentables, donc qu’elles produisent, beaucoup, sur toute leur durée de vie, sur laquelle est calculée le fameux ROI, return on investment ! A chaque nouvel investissement, il y a donc un effet cliquet vers l’irréversible. Même si elles étaient construites dans le respect absolu des droits de l’homme, ce qui n’est pas le cas, en seraient elles moins dangereuses pour le futur de l’humanité ?

A d’autres moments du même débat, toujours au nom de l’éthique de responsabilité, et à propos d’autres entreprises, d’autres branches, s’échangent des arguments, autour d’emplois menacés, etc.. et donc de la nécessité de prendre en compte toutes les conséquences avant de prendre position.

Toujours plus....

Mais regardons dans une autre direction :  une toute récente manchette du Monde, daté du 9 janvier 2025 nous permettra peut-être de distinguer les  niveaux et de voir autrement  la dialectique entre morale de conviction et morale de responsabilité. Le titre annonce : Les géants de la tech s’allient à  Trump contre l’UE. Entre autres précisions, on nous indique que  La silicon valley veut aussi …. sécuriser son approvisionnement en énergie.

Autrement dit, tant pis si le climat explose (ou si les déchets nucléaires s’accumulent), pourvu que nous puissions développer le bitcoin, l’intelligence artificielle, etc..  Démonstration par l’absurde :  cette volonté de développement industriel justifie toutes les  fuites  en avant dans la construction de toujours plus d’infrastructures énergétiques (l’extraction de toujours plus de métaux etc..), dans une logique extractive, mais aussi dans une logique capitaliste de rentabilité à long terme de ces investissements  – et donc d’irréversibilité. Il y aura donc toujours des arguments, qu’ils soient souverainistes (pourquoi d’ailleurs une multinationale d’origine française serait-elle plus éthique qu’une multinationale d’origine indienne, chinoise ou américaine ? Sa logique est d’aligner son comportement sur celui des autres multinationales, pas sur les conceptions éthiques, à supposer qu’elles existent vraiment, de son pays d’origine ! ) ou basées sur l’équilibre économique et ou social de tel ou tel  secteur.

Cela montre les limites du critère d’éthique de responsabilité appliqué à des approches sectorielles ...

On peut relire aussi, dans le même esprit, l’édito de la lettre écologique de Mediapart du 8 janvier, qui démonte la  fausse justification sociale des Soldes. Il rappelle notamment que, produisant 4 milliards de tonnes d’équivalent CO2,  l’industrie textile est l’une des plus polluantes du monde, pesant plus que les secteurs aérien et maritime réunis.(…) Avec l’inflation, la paupérisation galopante, les soldes sont pourtant toujours présentés comme une bouffée d’oxygène (…) ce serait oublier de dire que si 3,3 milliards de vêtements, chaussures, linge de maison sont mis sur le marché chaque année en France, c’est deux fois plus que dans les années 1980, en même temps qu’explosaient les inégalités sociales. La surproduction – et le déstockage – s’est imposée comme un modèle économique qui s’accommode parfaitement des écarts croissants de richesse. Ou plus exactement qu’il vit de ceux-ci.

Une approche éthique dans un monde complexe ne peut être que globale. Si on garde un point de vue sectoriel,  il y aura toujours des arguments pour ne rien changer. Elle ne peut-être que solidaire : donner à chacun les moyens de vivre doit être la première contrainte économique des modifications de ce système global. Enfin, elle ne peut qu’être collective : nos scrupules individuels se heurteront vite à l’impuissance des individus au-delà de leur propre sphère de consommation.

Enfin, la transposition de l’éthique de responsabilité dans un monde complexe, passe par la  dissociation des étapes du raisonnement.

Une première phase, d’invention, de conception, doit permettre de formuler un projet, ou plutôt plusieurs projets plausibles. Certains apparaitront, à l’évaluation, comme soutenables, respectueux des droits de l’homme, etc. d’autres pas. Il faudra expliquer, comme le fait Dominique Méda, le 6 janvier sur France Culture en quoi ceux des projets qui répondent à la contrainte de soutenabilité construisent un monde désirable pour tous.

Ensuite, sur cette base, il faudra  envisager avec les premiers concernés, notamment ceux qui pourraient en souffrir, les mesures concrètes d’adaptation, dans la justice, et le chemin critique de leur mise en œuvre, pour qu’ils puissent y trouver leur compte et donc  adhérer au projet collectif. Une approche éthique, dans un monde complexe,  n’est pas de mettre sur les épaules de chaque citoyen, individuellement, la charge de formuler des propositions réalistes, au nom d’un principe de responsabilité peut-être mal compris. On voit qu’elle passe aussi par une méthode,  résidant notamment dans le fait de faire la clarté sur la soutenabillité des modèles économiques et sociaux pensables, et de décrire  les chemins  pour y parvenir, afin de permettre une décision démocratique fondée sur la réalité… Le temps de la décision proprement dite doit être distinct de cette période d’étude préalable.  C’est bien sûr l’étape essentielle d’un point de vue éthique, puisqu’hélas, elle peut conduire à des refus de faire justice, ou de faire les efforts d’adaptation  nécessaires, voire à l’option, plus ou moins réfléchie, d’ une fuite en avant qui rejoint la pulsion suicidaire, dont on réapprend en ce moment, si on l’avait oublié, qu’elle existe aussi pour les groupes humains.

Mais si tous les niveaux de réflexion, d’invention, d’évaluation et de décision, sont confondus … il est certain que des erreurs seront faites, et que de surcroît, nous perdrons des occasions d’éducation populaire, et de débat démocratique.